Je vous écris de la salle des visiteurs de l’Albergue Madre de Dios. Je m’y suis enfermée avec deux adolescentes qui ont tentées de s’enfuir vers deux heures du matin.
Je dormais tranquillement quand le vacarme de pas précipités sur les toits de tôle et les cris de la surveillante Ana m’ont réveillée. Je suis sortie comme s’il y avait le feu. On me dit que trois adolescentes sont en cavale.
L’esprit encore embrumé par le sommeil, je me retrouve sur le toit du voisin. Deux gros bergers allemands jappent en bas, dont un que j’ai déjà rencontré personnellement… Je longe le mur en prenant soin de poser les pieds sur les têtes de vis qui tiennent le toit en place. Arrivé au bout, un autre toit de ‘Duralit’ ondulé plus haut d’environs quatre pieds. J’entends un homme crier plus loin devant moi. Je me hisse sur le toit et me dirige vers le bruit. Cette portion du toit tombe sur la cour intérieure du troisième voisin. J’aperçois dans la pénombre une jeune fille accroupie sur le rebord, pour continuer il lui faut se coller au mur à droite, descendre de trois pieds et marcher sur une bande de ciment étroite pour rejoindre le toit de l’autre côté de la cour. Elle semble avoir peur, je l’entends sangloter. Il y en a une qui a traversée mais elle est coincée par le voisin qui lui barre le passage.
J’interpelle la première pour l’avertir de ma présence. Je lui demande de s’asseoir et de m’attendre. Je la rejoins et je m’assois à mon tour au côté de la jeune fille de 13 ans, son beau visage brun brillants de larmes, ses longs cheveux défaits et emmêlés. Je passe mon bras sur ses épaules. Elle s’excuse, elle veut voir sa maman. Je ne connais pas son histoire, je ne sais quoi lui dire. ‘’Tout va bien aller?’’ Je ne peux m’y résoudre. Je lui promets ce que je peux. ‘’Personne ne va te battre ou crier après toi ce soir. Viens rentre avec moi.’’ Après une dizaine de minutes qui me paraissent bien longue, elle se lève doucement et entreprend le chemin du retour.
Je me concentre maintenant sur la deuxième, pas de trace de la troisième. La deuxième est plus animée, elle est en colère, elle crie de dépit à l’homme qui devant elle. Je l’appelle, lui demande de revenir. Elle ne me répond pas. L’homme perd patience, il avance prudemment. La pente est haute et la base est chambranlante. Il s’approche de la fille et lui ordonne de retourner à la maison. Elle n’entend pas s’y conformer. Elle tente de le contourner et s’échapper. L’homme l’attrape par le bras et l’entraîne vers le bas. Elle résiste et j’ai peur de les voir tout les deux roulés et tombés dans la cour. Il la traîne à la bordure de ciment en face de moi et la force à descendre sur l’étroit muret. Elle menace de se tuer, de se jeter en bas. Je lui dis que si elle saute elle réussira probablement à se casser une jambe mais surement pas à se tuer. Elle a du comprendre malgré mon espagnol tout croche car elle commence à traverser tranquillement. Arrivée de mon côté elle n’arrive pas à monter jusqu’à moi et je n’ose pas trop en faire pour me retrouver en bas tête première.
Entre-temps la surveillante est arrivée dans la cour. Un autre voisin apporte une petite échelle et finalement l’adolescente rejoint le plancher des vaches.
Je reviens donc sur mes pas et arrive à la première fille qui m’attend entre deux toits. Ensemble nous revenons à la maison.
Je traverse la cour, toutes les filles sont debout comme des petites poules effrayées par le renard. J’entends quelques bébés qui se réveillent aussi. Hé merde ! Ça va être long remettre toute la marmaille au lit. Je ressors dans la rue par la porte de devant pour aider la surveillante qui tente de ramener la fille qui se débat et tente de s’enfuir à nouveau. Elle a du chien celle-là.
On les assoit sur un banc dans le corridor d’entrée. Les grandes surveillent le corridor et on remet les autres au lit. Je remonte à ma chambre me prendre une cigarette et mettre une veste par dessus mon pijama. La surveillante monte aussi, désemparée. Je suggère donc de m’enfermer avec les petites fugueuses dans la salle des visiteurs pour que le reste du monde puisse dormir.
Elles ne sont pas très loquaces au début. J’ouvre la réserve, on se prend un morceau de pain et on mange en silence. En fouillant dans mon sac pour trouver papier et crayon je trouve mes suçons et leur en donne chacun un. La nuit va être longue. J’ouvre la fenêtre pour m’en fumer une autre. Deux jeunes cleferos (enfants qui vivent dans la rue et qui renifle de la colle) se pointent et commencent à parler fort.Je leur fait ‘shuttt’ et leur donne une cigarette, je leur allume et leur dit d’aller se trouver un coin pour dormir. Étrangement, ça marche. Pauvres ti-pits.
5h30
On sonne à la porte. Le voisin ramène la troisième ado. Le temps passe tranquillement. Les filles se mettent à parler. Joana a 14 ans, celle qui pleurait, elle me raconte qu’elle s’est sauvée de chez elle parce que ça n’allait pas bien à l’école. Elle avait dit que sa mère l’avait fait sortir d’un taxi un soir pour aller acheter un coca-cola et l’avait abandonnée en s’enfuyant avec le taxi. Elle disait ne pas connaître son adresse, ni son téléphone. Maintenant elle me donne le numéro de sa mère, de sa tante et tout et tout.
Feliza, 16 ans, a perdu sa colère. Elle disait être seule au monde. Puis maintenant, elle veut aller vivre chez sa tante et me donne aussi son numéro. Elle essai de blâmer les deux autres pour sa fuite. La troisième, Marcia, 13 ans, disait venir du Paraguay et s’être perdue… Elle vivait tout prêt au pénitencier avec sa mère et ses deux jeunes frères. Ici les familles peuvent demeurer en prison avec leur conjoint… Maintenant, elle veut y retourner. Elles sont toutes les trois arrivées dans les derniers jours, amenées par la ‘Defensoria’.
Je leur demande pourquoi elles n’ont pas dit tout ça à leur arrivée à Madre. Elles repartent dans leurs histoires abracadabrantes d’ados. Coudonc sont toutes pareils à cet âge-là !!!!
J’étais contente de voir arriver les Sœurs et le personnel à 8h30. Moi je vais prendre une douche, je commence ma dernière journée de classe à 9h.
